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Moins médiatisé que le Brent ou le WTI, le diesel constitue pourtant la véritable colonne vertébrale de l’économie mondiale. Il alimente les camions qui transportent les marchandises, les navires qui assurent le commerce international, les engins agricoles qui produisent notre alimentation et une grande partie des équipements industriels. Lorsque le diesel vient à manquer ou que son prix flambe, c’est l’ensemble de la chaîne logistique mondiale qui se retrouve sous pression.
Depuis plusieurs mois, plusieurs facteurs contribuent à tendre le marché du diesel.
D’une part, la Russie, longtemps l’un des principaux exportateurs mondiaux de diesel, a restreint ses exportations afin de sécuriser son approvisionnement domestique. Ces mesures interviennent dans un contexte marqué par les attaques répétées contre certaines infrastructures énergétiques et logistiques russes. La réduction des flux russes retire ainsi du marché international plusieurs centaines de milliers de barils par jour.
D’autre part, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient continuent de faire peser un risque sur les principaux axes du commerce énergétique mondial. Le détroit d’Ormuz demeure un point de passage stratégique pour une part importante des exportations mondiales de pétrole et de produits raffinés. Toute perturbation durable dans cette zone se traduirait immédiatement par une hausse du coût du transport maritime et des approvisionnements énergétiques.
Cette situation survient alors que plusieurs régions du monde affichent déjà des niveaux de stocks relativement faibles. Le marché se retrouve donc dans une configuration où le moindre incident supplémentaire pourrait provoquer une nouvelle flambée des prix.
Le problème ne se limite pas aux volumes disponibles. Les chaînes d’approvisionnement mondiales sont elles aussi soumises à des contraintes croissantes.
Selon une récente analyse d’Apollo Global Management, les perturbations observées sur certaines routes maritimes stratégiques obligent les transporteurs à rallonger leurs trajets d’environ neuf jours en moyenne. Ces détours augmentent les coûts de transport, nécessitent davantage de carburant et créent des retards dans l’acheminement des marchandises. Apollo estime que ces coûts logistiques supplémentaires contribuent à maintenir une pression inflationniste sur l’économie mondiale et pourraient limiter la capacité des banques centrales à assouplir leur politique monétaire.
Cette observation rappelle une réalité souvent oubliée : l’inflation n’est pas uniquement une question de masse monétaire ou de consommation. Elle dépend également de la fluidité des chaînes logistiques. Lorsque les marchandises prennent davantage de temps à voyager et que les coûts de transport augmentent, ces hausses finissent par être répercutées sur les consommateurs.
Le diesel se retrouve ainsi au cœur d’un cercle vicieux. Les perturbations logistiques augmentent sa consommation ; cette hausse de la demande fait monter les prix ; et ces prix plus élevés renchérissent à leur tour l’ensemble du système de transport.
Contrairement à l’essence, dont l’utilisation est principalement liée à la mobilité individuelle, le diesel est directement connecté à l’activité économique. Les secteurs du transport routier, de la construction, de l’agriculture, de la logistique et de l’industrie dépendent largement de ce carburant. Une hausse durable de son prix agit donc comme une taxe invisible sur l’ensemble de l’économie.
Les entreprises de transport voient leurs coûts augmenter. Les agriculteurs paient davantage pour exploiter leur matériel. Les distributeurs supportent des frais logistiques plus élevés. Puis ces coûts sont progressivement intégrés dans le prix final des biens et des services.
Le prix du diesel illustre son rôle stratégique : il réagit fortement aux tensions géopolitiques, mais est aussi lié à la dynamique inflationniste, comme le montre le graphique ci-dessus. Après la phase de désinflation observée entre 2022 et le premier trimestre 2026, sa récente remontée pourrait devenir l’un des facteurs susceptibles de compromettre le retour à la stabilité des prix attendu par les banques centrales.
Pour la Suisse, la question mérite également une attention particulière. Notre pays ne dispose pratiquement d’aucune ressource énergétique fossile propre et dépend largement des importations pour couvrir ses besoins en carburants. La capacité de raffinage en suisse a également été fortement réduite au cours du temps. La Confédération considère d’ailleurs une pénurie pétrolière comme l’un des risques majeurs pouvant affecter l’approvisionnement du pays.
Le rapport de l’Office fédéral de la protection de la population souligne qu’une pénurie peut résulter de plusieurs phénomènes simultanés : réduction de l’offre par les pays producteurs, problèmes de raffinage, perturbations du trafic ferroviaire européen, difficultés d’approvisionnement via le Rhin ou encore ruptures dans les infrastructures logistiques. Plus ces événements se cumulent, plus le risque augmente.
Les autorités suisses disposent toutefois d’un outil particulièrement précieux : les réserves obligatoires. Ces réserves – qui existent non seulement pour le secteur de l’énergie, mais également pour l’alimentation, les produits thérapeutiques et l’industrie – sont soumises à des prescriptions quantitatives dans l’optique de garantir la sécurité de l’approvisionnement de la Suisse. Pour les produits énergétiques, les quantités à stocker doivent couvrir 4.5 mois de consommation, calculée sur la base des trois années précédentes.
Les réserves obligatoires ont déjà été mises à contribution lors des épisodes de sécheresse ayant fortement réduit le trafic sur le Rhin en 2018 et 2022. La sécheresse actuelle, couplée à la décision russe et au détroit d’Ormuz, représente un cumul d’éléments mettant à dure épreuve les réserves stratégiques. Elles ne constituent pas une solution miracle. Elles protègent contre une pénurie temporaire, mais ne peuvent pas neutraliser les effets économiques d’une hausse durable des prix mondiaux.
Face aux tensions sur le diesel fossile, une solution alternative attire de plus en plus l’attention : le diesel renouvelable HVO100 (Hydrotreated Vegetable Oil). Contrairement au biodiesel traditionnel, le HVO100 est produit par hydrogénation d’huiles végétales usagées, de graisses résiduelles ou de déchets issus de l’industrie alimentaire. Son principal avantage réside dans sa compatibilité quasi totale avec les moteurs diesel existants et les infrastructures de distribution actuelles.
Le principe est relativement simple : les huiles de friture collectées auprès des restaurants, de l’industrie agroalimentaire ou des ménages sont transformées dans des raffineries spécialisées afin d’obtenir un carburant dont les caractéristiques se rapprochent fortement de celles du diesel conventionnel.
L’intérêt environnemental est significatif. Selon les producteurs, les émissions de gaz à effet de serre peuvent être réduites jusqu’à 80 à 90% sur l’ensemble du cycle de vie par rapport au diesel fossile. Le carburant émet également moins de particules fines et nécessite peu ou pas de modifications des véhicules.
Cependant, cette solution se heurte à une contrainte fondamentale : la disponibilité de la matière première. L’Union européenne a produit environ 3,9 millions de tonnes de HVO en 2025, contre 14,7 millions de tonnes de biocarburants au total. La majorité des matières premières provient désormais de déchets et résidus, qui représentent environ 55% du mix de production.
À titre de comparaison, la consommation mondiale de carburants diesel se chiffre en dizaines de millions de barils par jour.
Même si les capacités progressent rapidement, l’Agence internationale de l’énergie estime que la capacité mondiale combinée de diesel renouvelable et de carburants durables devrait atteindre environ 800 000 barils par jour. Autrement dit, les frites ne remplaceront pas le pétrole.
En revanche, elles peuvent contribuer à réduire progressivement la dépendance au diesel fossile dans certains secteurs difficiles à électrifier, notamment les poids lourds, les engins agricoles, les machines de chantier ou encore certaines applications industrielles.
Cette limite est importante car elle illustre la problématique énergétique actuelle : même lorsque des technologies existent, leur déploiement à grande échelle nécessite du temps, des investissements et des ressources suffisantes.
L’histoire économique montre que les épisodes inflationnistes trouvent souvent leur origine dans l’énergie et les matières premières. Aujourd’hui, le diesel présente plusieurs caractéristiques qui méritent l’attention des investisseurs : des stocks tendus, des tensions géopolitiques persistantes, des chaînes logistiques fragilisées et une dépendance toujours forte de l’économie mondiale aux carburants fossiles.
Pour les investisseurs, plusieurs pistes méritent d’être suivies attentivement :
Après avoir dominé les débats en 2022 et 2023, pendant plusieurs trimestres l’inflation semblait progressivement rentrer dans les rangs. Suite é la crise au Moyen-Orient, les tensions inflationnistes sont retournées sur le devant de la scène. Le diesel, ce produit discret mais essentiel, pourrait ainsi redevenir un indicateur avancé particulièrement pertinent pour anticiper les prochaines tensions sur les prix et, par conséquent, les choix des banques centrales.