L’inflation est une drogue

Publié sur allnews.ch le 16.09.2021

«Le banquier central est au moins aussi doué en communication qu’en finance» estime Nicolas Marmagne de XO Investments.

L’apparition de tensions inflationnistes fait couler beaucoup d’encre, divisant ceux, majoritaires, qui veulent y voir un phénomène temporaire et d’autres qui y décèlent le début d’une tendance plus longue. Tendrons-nous vers une spirale infernale? Pas forcément répond Nicolas Marmagne, CEO de la société de gestion de fortune XO Investments.

Quel scénario en termes d’inflation voyez-vous venir?

Un niveau d’inflation, probablement supérieur aux 2%, s’installe lentement mais sûrement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la Fed se dit prête à accepter un niveau d’inflation supérieur à ce niveau. Même si elle semble dire le contraire, la Fed a tout intérêt à maintenir des taux d’intérêt réels en territoire négatif et accepter une partie de cette inflation puisque cela diminue le poids de la dette gouvernementale. Il faut garder à l’esprit en lisant les déclarations du président de la Fed qu’un banquier central américain est au moins aussi doué en communication qu’en politique monétaire… et que les injections monétaires sont une véritable drogue pour l’économie.

«Les injections monétaires qui au départ étaient une mesure conjoncturelle, sont devenues structurelles!»

Pourquoi cette comparaison entre drogue et injection monétaire vous semble-t-elle pertinente?

Tout comme la drogue, les injections monétaires créent de l’addiction et, pour atteindre le même effet, il faut continument augmenter les doses. Les augmentations doivent être d’autant plus importantes s’il n’y a pas de modifications radicales des facteurs qui sous-tendent la dépendance. Ainsi, les injections monétaires qui au départ étaient une mesure conjoncturelle, sont devenues structurelles!

Quels sont les facteurs qui amènent à ce retour de l’inflation?

Premièrement la volonté de rapatriement par les pays européens d’activités largement délocalisées en Asie – avec, à la clé, une augmentation des prix de production. La rupture de la chaîne d’approvisionnement de certains produits – les semi-conducteurs dont on parle beaucoup en sont un exemple mais pas le seul –, contribue également à une hausse des prix. 

Deuxièmement, les injections monétaires ont poussé le bilan de la Fed qui atteint quelque huit mille milliards de dollars. Celui de la BNS a dépassé le cap des mille milliards. L’histoire nous a appris que de telles politiques de création monétaire massive conduisaient toujours à un scénario inflationniste.

Une reprise inflationniste serait-elle forcément négative?

La réponse est plurielle. Pour les dirigeants des économies occidentales, le scénario inflationniste est le moins pire, à défaut d’être le meilleur dans l’objectif de purger les montants vertigineux de dettes accumulées.

Pour les acteurs économiques privés, soit ils ont des ressources pour se couvrir contre l’inflation en investissant, sinon, sans réserve financière à placer et sans augmentation de salaire, ils subiront alors de plein fouet la perte de pouvoir d’achat qu’elle induit. C’est là l’effet pervers de l’inflation, les riches deviendront plus riches, les pauvres plus pauvres.

En tout état de cause, une inflation modérée de l’ordre de 2-3% est la moins mauvaise solution, en premier lieu parce qu’elle mettrait fin à une période déflationniste de plus de 40 ans, rançon payée à la mondialisation.

«Le changement d’hégémonie monétaire signifiera un changement d’hégémonie économique et politique.»

Dans quelle mesure une reprise de l’inflation rebattrait-elle les équilibres géopolitiques?

L’inflation pourrait contribuer à accélérer un mouvement déjà entamé avant la crise sanitaire, et renforcé par celle-ci: le passage de leadership de l’économie américaine à l’économie chinoise. Cela s’explique parce que l’inflation modifiera les poids respectifs des monnaies, qui sont un élément essentiel de souveraineté. Force est de constater, alors que l’on vient de fêter le 50e anniversaire de la fin de la convertibilité or du dollar, que le billet vert ne cesse de se déprécier, symbole de l’effritement de la puissance américaine. Rien d’étonnant à cela, les cartes sont rebattues environ chaque siècle. Le changement d’hégémonie monétaire signifiera un changement d’hégémonie économique et politique.

La montée en puissance du yuan est également logique. Elle reflète la nouvelle situation de la Chine: il y a trente ans, elle vendait des produits avec peu de valeur ajoutée , aujourd’hui elle vend des produits finis, à haute valeur ajoutée. 

Est-ce que les cryptomonnaies joueront le rôle de valeur refuge dans ce contexte de dévaluation des monnaies?

Les cryptos restent à ce jour un instrument spéculatif, et non des monnaies d’échange pour les acteurs économiques. Leur montée en puissance reflète le déficit de confiance qui accompagne la crise démocratique que nous vivons, et que la crise sanitaire est loin d’avoir arrangé. Ce n’est pas la première fois que des alternatives sont lancées en temps de crise. En Allemagne sous le régime de la République de Weimar, des dizaines de monnaies locales avaient fleuries. La perte de confiance dans les monnaies traditionnelles, écho à la crise de souveraineté en Occident, serait aggravée par l’inflation, laissant aux cryptos une place d’échappatoire. 

Mais il ne faut pas oublier que les banques centrales sont les plus fervents opposants aux cryptomonnaies. Elles sont même déterminées à imposer leurs propres monnaies numériques. C’est en effet un véritable outil de contrôle de la masse monétaire, cela offre une traçabilité totale du moindre mouvement d’argent. La politique monétaire, sans billets et pièces, peut s’appliquer sans échappatoire. On peut définir beaucoup plus précisément sa politique et toute décision sur les taux ou sur le multiplicateur est parfaitement maîtrisable. Ce ne serait pas le moindre des paradoxes de voir le rêve d’indépendance des fondateurs des cryptos monnaies récupéré par les banques centrales comme instrument de pilotage de l’économie.

L’inflation est une drogue